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La joie tranquille d’une vie de service

Les communautés religieuses ont tenu un rôle majeur dans notre Québec : elles ont éduqué, protégé, soigné, évangélisé des générations entières. 

Sœur Jeanne a passé sa vie dans l’enseignement. Elle a regardé attentivement le tracé de mes premières lettres. Elle avait le même sourire que celui de mon grand-père : c’était sa sœur. Dans sa congrégation, à Montréal, je m’étais fait garder vers l’âge de 4 ou 5 ans. Les religieuses avaient l’air si heureuses de m’avoir avec elles ! L’une d’elles, Sœur Jeanne d’Arc, est devenue mon amie. Profitant d’une pause dehors, je lui avais fait une couronne de pissenlits qu’elle s’était gracieusement laissée installer dans les cheveux. Je me demande comment elles ont fait pour me garder, moi si turbulente !

Sœur Jeanne était sérieuse, assidue, rigoureuse. Elle était cultivée et était heureuse dans sa vie de religieuse. Elle est décédée 7 mois avant d’avoir 100 ans, de la covid. Elle était un peu mystérieuse, sur de vieilles photos d’elle voilée, avec un nom d’homme comme nom de religieuse ! Quelle drôle d’affaire, pour moi, prendre le nom d’un homme !

Sœur Claire avait les yeux du plus pâle des bleus, presque délavés. Je n’en ai jamais vu de pareils. Elle a passé la majorité de sa vie missionnaire dans plusieurs pays d’Afrique, elle aussi institutrice. Elle me semblait infatigable. À 90 ans, elle prenait l’autobus et le métro toute seule. On aurait dit qu’elle ne craignait rien. Sauf peut-être de perdre sa sœur adorée, ma grand-mère. Elle l’a suivie dans la mort quelques mois après. Elle savait qu’elle allait mourir : la dernière fois que je l’ai vue, elle m’a tenue aux épaules et m’a regardé droit dans les yeux en me disant au revoir. Oh ! Je l’ai senti, cet adieu.

Tante Jeanne écrivait, la veille de son noviciat : « Le plus beau jour de ma vie sera le dernier jour de mes jours terrestres : le premier jour de mes jours célestes, celui où dégagée de mes liens mortels, je paraîtrai face à face devant mon Dieu ».

J’aimerais leur poser toutes sortes de questions, si je le pouvais aujourd’hui. Elles ont été pour moi les premières figures religieuses. Je les savais engagées et cela, je le comprenais même petite. Mes grands-tantes m’ont montré l’action sociale et le bonheur d’une vie consacrée. Elles ont mené des vies riches et bien remplies et ont su rester proches de leur famille, tout au long de leur vie. Deux femmes petites, souriantes et courageuses, elles auront influencé la vie de bien des gens.

Adulte, j’ai été hébergée dans quelques communautés religieuses et ce qui me frappe toujours, c’est la joie tranquille que ses membres dégagent. Un peu comme Sœur Jeanne d’Arc, couchée dans l’herbe fraîche, qui me laisse courir partout et la couronner de fleurs, le sourire aux lèvres, tranquille et bien.

Claude-Hélène Desrosiers

En 1983, événement rare: Mes deux grandes-tantes sont réunies! À gauche: ma soeur Catherine sur les genoux de tante Jeanne, et moi sur le genoux de tante Claire.